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mardi 3 juillet 2012

Sagittarius horoscope for Tuesday, July 3, 2012

Sagittarius horoscope for Tuesday, July 3, 2012: Today's responsible Capricorn Moon lights up your 2nd House of Personal Resources

Islamisme et théocratie
Comment gouverner sans éviter le totalitarisme religieux dans le monde arabe ?


Le 21 février 2012, Rached Ghannouchi, président du Parti Ennahdha, déclarait au journal algérien Al-Khabar « les salafistes me rappellent ma jeunesse, n’ayez donc crainte d’eux, ils nous annoncent une culture et ne menacent pas l’ordre général».

Le monde arabe entame une révolution politique et culturelle depuis la chute des pouvoirs dictatoriaux qui a suivi la révolution tunisienne.
Mais tous les dictateurs de cet univers imprégné de religion et de fondamentalismes de toutes sortes,  ne sont pas encore partis. À la place de régimes démocratiques « laïques », on voit des États marqués par la présence, dans les gouvernements, d’Islamistes allant des plus « modérés » aux plus « fondamentalistes ». Il est ainsi clair que le passage de l’autoritarisme à la démocratie, telle qu’elle devrait être, ouverte sur les libertés individuelles d’expression, de croyance, de parité est encore un très long chemin à faire.

En Tunisie, un parti salafiste vient d’être autorisé sous le nom de « Parti  al-Islâh » Parti de la Réforme, dont le chef Mohamed Khoja a assuré à Reuters qu’il respecterait la démocratie et le caractère civil de l’État tunisien. Si les salafistes ont évité la provocation lors de la grande manifestation du 1er mai, dans l’Avenue Habib Bourguiba à Tunis, ils n’ont pas pu s’empêcher de contester le refoulement, par les autorités tunisiennes, de Hassan Kattani et Omar El Hadouni, à l’aéroport Tunis Carthage, deux salafistes radicaux connus pour les attentats  du 16 mai 2003 à Casablanca qui ont tué 56 morts dont 12 kamikazes. Condamnés pour « endoctrinement des Islamistes », ils ont bénéficié d’une grâce royale depuis février dernier. On peut donc objecter de suite que si ces salafistes étaient prédisposés à agir dans le respect de la loi, de la démocratie et de la paix en évitant la violence contre ceux qui ne leur ressemblent pas, ils n’auraient jamais manifesté devant l’aéroport de Tunis. Je me demande donc si M. Hassan Kattani parle au nom de tous les salafistes de Tunisie ou uniquement en son nom propre.

L’arrivée du mouvement salafiste entant que mouvement politique et son officialisation récente est un événement à ne pas négliger car il est non aléatoire. Il est le fruit de ce long rapport d’entraide que l’on a vu, dans les actes, depuis la chute de l’ancien pouvoir. Un rapport d’entraide, de collaboration sur le terrain, puisque les salafistes n’ont pas pu participer aux élections du 23 octobre 2011.

Étant les soldats d’Ennahdha sur le terrain ils agissent concrètement dans le sens  d’une soi-disant « réforme » d’esprit à purifier de son côté occidentaliste, de son arabisme laïque et de son universalisme humaniste et pacifiste. C’est pourtant l’esprit tunisien nourri de complexité culturelle.
Le nom qu’ils donnent au parti est plus que révélateur de leurs intentions dont on a vu et pesé les dangers par leurs différents actes de barbarie sur des civils innocents, des journalistes, des artistes et peintres et même sur la police. Ces dernières semaines ont vu des actes de terrorismes sur le terrain, que le parti Ennahdha et notamment sa tête pensante (Ghannouchi) se sont permis de justifier par des arguments qui ne tiennent pas.

Une main basse sur le pays, prépare activement les prochaines élections, celles qui seront officielles et qui vont réellement décider du sort des Tunisiens.

Aussi, le gouvernement actuel s’est attaché et acharné à distribuer des postes-clés aux seuls partisans d’Ennahdha et après avoir cousu leurs bouches, les blessés de la révolution menacent dans un des récents sit in de coudre aussi leurs yeux.  
En même temps qu’Ennahdha tisse sa toile de fond dans l’infrastructure politique, elle lâche les salafistes sur le peuple et les présente comme des Tunisiens fidèles à leur pays. Tout le monde a bien vu qu’ils n’ont aucune culture tunisienne, formés en Afghanistan et en Arabie Saoudite, ces jeunes sont déracinés de leur culture originelle et ont du mal à vivre dans leur propre pays avec leurs familles et plus généralement le peuple dont ils sont issus.

Cet avènement d’un parti salafiste se trouve être la réponse d’Ennahdha  aux élections estudiantines dans les Universités où ils se trouvèrent extrêmement minorés et du regroupement massif d’un bon nombre de démocrates autour d’un parti unificateur, initiative menée par Béji Caïed Essebsi.

Passé cette période de calme au cours de laquelle les Salafistes ont réussi à officialiser leur parti et à le faire reconnaître, on voit depuis trois ou quatre semaines une recrudescence des violences : attaque d’un poste de police à la ville de Jendouba avec des cocktails Molotov, des gros couteaux et certains avec des sabres ; attaque de vendeurs de boissons alcoolisées dans cette même ville, le même jour ; attaque des artistes[1]et des journalistes et télévisions à Tunis et récemment à la Marsa et Sousse, conflits dans des villes comme le Kef, prise de la ville de Sejnane à Bizerte par des salafistes qui mènent les autochtones par le bout du net en leur imposant la pratique des rituels religieux tels qu'ils l'entendent et j'en passe… L'enfer de ces gens ne fait que s'accroître et même la police ne peut rien faire pour eux. Les forces de l'ordre sont démunies de toute autorité, les pauvres habitants de la ville sans cesse menacés et violentés en cas de désobéissance. 
De son côté, Ennahdha, fidèle à son projet initial de museler les différentes instances du pays, licencie des juges pour les remplacer par d’autres de leur propre rang, place des gouverneurs dans toutes les communes et villes et commence à agir en toute légitimité pour lancer la prochaine campagne électorale[2], certains affirment même que ce sont les fond publics qui sont utilisés à cet effet !!

Lorsque certains ont a voté pour des intégristes religieux, ils ont cru avoir fait un cadeau au bon Dieu, mais qui en a profité ? C’est Ennahdha, dans une quête folle du pouvoir. Ce n’est pas le sort des jeunes chômeurs qui l’intéresse, ce fut un argument de force de sa dernière campagne en même temps qu’une conception théocratique du parti : étant islamiste, il a une légitimité divine. Étant majoritaire dans la Constitution, sa place est sacrée et on jouera sur le divin et le sacré pour culpabiliser les plus niais et les plus croyants. À l’aveuglement d’un parti dogmatique, tyrannique, s’ajoute celui de pauvres croyants dont l’objectif est le paradis au milieu des Houris.

Pauvre Tunisie ! Alors que ce petit pays pacifique fit vibrer le monde par un soulèvement sans précédent, brisant les chaînes d’une longue dictature qui a duré vingt-huit ans, il montre au monde entier son incapacité à concrétiser ses vœux de démocratie, de liberté, son attachement à l’humanisme depuis des millénaires.
Bien qu’une partie importante de la population formée d’intellectuels moderniste luttant contre l’obscurantisme, cette dernière force semble gagner du terrain avec beaucoup d’assurance[3] : on compte en effet plus de 80 ministres, 16 des 24 gouverneurs du pays sont du parti Ennahdha, sans compter les anciens du RCD qui ont été transformés pour servir le seul parti qui doit subsister malgré tout. Ennahdha est en train de perpétrer le chemin déjà suivi par l’ancien président et son régime, il agit de l’intérieur, aidé financièrement et politiquement de l’extérieur par le Qatar, encouragé par les Etats-Unis. C’est dans ce sens que l’on entend maintenant dire haut et fort que la politique d’Ennahdha et bien celle du RCD.

On ne comprend que très mal cet engouement pour les partis religieux dans le monde arabe. À l’heure où les peuples aspirent à plus de démocratie, certains se veulent porteurs d’une culture islamique toute autre avec des valeurs nouvelles fondamentalistes et prêchant  le renfermement dans le culte.

Le XXIème siècle est décidément un siècle religieux, comme l’avaient annoncé certains penseurs. Mais de là à voir que les plus fondamentalistes de l’Islam se servent à la fois des avancées techniques et de la religion comme une arme pour étouffer une révolution culturelle qui pourrait apporter richesse et profondeur à la pensée politique de l’Arabe en général. La religion devient ici un frein à l’épanouissement personnel des hommes et des femmes, un moteur de répression et une manière caduque de penser le monde.
Aussi, la religion ne peut plus embrasser la sphère politique, mais devra se suffire de la sphère personnelle. On ne peut continuer à perpétrer ces violences explicites qui caractérisent les dogmes. Violence contre la libre pensée, violence contre ceux qui ne veulent plus pratiquer ou croire, violence contre des innocents dont le seul souci est de vivre dans la paix, violence pour le seul plaisir de voir souffrir l’autre. Le suicide récent d’un cyber activiste  tunisien est un cri de désespoir dont beaucoup ignorent sans doute l’ampleur, dont beaucoup ignorent la souffrance psychique et intérieure qui l’a provoqué… Comment peut-on continuer à vivre avec une telle réalité ? Comment vivre avec les nouvelles règles du jeu salafiste et islamiste de façon générale ? Comment accepter l’indignité dans laquelle la Tunisie se trouve aujourd’hui, gouvernée par des hommes qui n’ont du pouvoir que le désir ? Comment peut-on permettre aujourd’hui que des partis religieux soient autorisés après les crimes commis contre la société tunisienne, contre les civils, les autorités policières qui n’ont même plus le droit de se défendre contre les violences commises à leur égard ?
La question posée dans cet article est donc rhétorique du fait de l’avènement évident et irrévocable du religieux en politique depuis les récents soulèvements dans le monde arabe. Ne sont là que les signes précurseurs d’un monde qui se prépare à sombrer dans l’obscurantisme ? En Tunisie, certains sont inquiets face à l’occupation sur le terrain politique de ces Islamistes, toutes tendances confondues, certains autres ayant déjà bien digéré le discours officiel des gouvernants actuels sont sûrs que ces salafistes barbus ne pourront jamais nuire à la société, étant de pauvres personnes, sujettes à toutes sortes de misères et dont une bonne partie a fait de la prison.

On pense que tout va bien… Est-ce que tout va bien ? L’avènement des Islamistes au pouvoir dans le monde arabe n’est pas un hasard de l’histoire, mais un projet préparé, travaillé, longuement échafaudé. Ce retour en force des religions est bien le signe du désespoir des Arabes musulmans dans un monde où tout va si vite et leur demande de changer de culture, d’évoluer et de vivre l’Histoire qui est en cours.
C’est aussi le rêve d’un retour au califat, comme cela a été annoncé par Jbali, le Premier Ministre tunisien pendant la campagne électorale d’octobre 2011.
C’est de même l’appropriation du pouvoir, après des années d’isolement, par un groupe islamiste qui a changé de nom comme on change de chemise afin de prendre des allures de parti religieux modéré. 
C’est le signe que le religieux travaille dans les méandres des sociétés arabes, dans leurs plis les plus secrets depuis des années et que le fruit de ce travail a si bien muri : un Islam combattant et violent explose à la figure des plus modernistes, des plus démocrates et des plus laïques. 
C’est enfin un bon barrage à l’évolution du reste du monde arabe vers des régimes laïques, non monarchiques, plus démocratiques. L’Arabie Saoudite et le Qatar ont bien œuvré pour bloquer toute infiltration d’idéologies progressistes dans leurs univers respectifs marqués par le pétrodollar, la corruption et surtout la vieillesse des gouvernants qui n’ont plus rien à donner à leurs peuples, incapables de construire un nouvel humanisme.
La suite de cette décevante épopée qu’est celle du « printemps arabe » n’est pas sans nous réserver des surprises, le futur nous le dira. 







[1] Ce message a été posté su Facebook le 10 mai « DES SALAFISTES SONT VENUS À LA ABDELYA ACCOMPAGNÉS D'UN HUISSIER NOTAIRE ET D'UN AVOCAT ET ILS VONT INTENTER UN PROCÉS CONTRE ARTISTES ET GALÉRISTES. ILS ONT DONNÉ UN ULTIMATUM POUR QUE LES OEUVRES SOIENT DÉCROCHÉES LORS DE LEUR PROCHAINE VISITE À 18H ! TOUS À LA ABDELYA À PATIR DE 17H POUR DÉFENDRE LA LIBERTÉ D'EXPRESSION OU LA LIBERTÉ TOUT COURT!""

lundi 28 mai 2012

http://www.lecourrierdelatlas.com/273028052012Billet-Tunisie-Les-salafistes-passent-a-la-vitesse-superieure-Ennahdha-aussi.html

vendredi 6 avril 2012


Hommage à Habib Bourguiba
Intellectuel, homme d’État et fondateur de la Tunisie moderne
2000-2012








Pour commencer
Cela fait exactement douze années que Habib Bourguiba nous a quitté. Sa mort a laissé le peuple tunisien  dans une espèce d’orphelinat à une période où il était sous le joug d’un État tyrannique et despotique sous Ben Ali, cet individu avec un bac moins quatre, qui a volé la Tunisie, qui l’a pillé, l’a mise à genoux et qui a surtout participé activement à la formation de ces deux sectes salafiste et wahhabite en poussant la répression au plus haut degré de violence.

Beaucoup diront, notamment des spécialistes en Sciences Politiques en France que Bourguiba a préparé le despotisme de Ben Ali. C’est une perception très simpliste de la vision qu’avait Bourguiba de la politique et du rôle d’un gouvernant : la première chose à laquelle il a toujours tenu est celle de la morale contre l’opportunisme politique. Il a toujours été égal à lui-même, il a vécu pauvre et est décédé chez lui, en résidence surveillée, riche du peu que lui léguèrent ses parents. Il n’a jamais pillé le peuple, il n’a jamais voulu le réprimer, c’était un homme qui avait le respect du droit et qui ne pouvait concevoir l’État en dehors de la raison.

Sur un site dédié à Bourguiba il est écrit ceci : « Avec la disparition du Leader Habib Bourguiba, la Tunisie et le monde perdent l’un des chefs historiques qui ont conduit leurs pays à l’indépendance et à la liberté, et l’un des grands hommes que le vingtième siècle ait connus au Maghreb, dans le monde arabe, en Afrique et dans le Tiers-monde » (http://www.tunisie.online.fr/bourguiba/ )

Moi qui ai consacré 740 pages au cours de ma préparation du Doctorat portant sur sa conception de la Francophonie et dévoilant enfin son parcours et son rôle dans la mise en place de l’ACCT auprès de Senghor et d’Hamani Diori, avec qui il fut père fondateur, moi qui ait publié plusieurs articles où j’analyse avec détail ses discours sur la coopération universelle, sur la déclaration de la république en 1957, sur sa conception de la religion et les solutions réformatrices pour que les hommes puissent vivre dans la paix, je connais maintenant et l’homme et l’homme d’État, je suis le fruit de sa belle réforme, je ne peux qu’être fière de ce qu’il m’a apporté, même si les dernières années de son pouvoir furent très difficiles, même s’il s’était proclamé président à vie… Bourguiba était pacifiste, son attachement au pouvoir ne partait pas du désir de s’enrichir, mais parce que toute sa vie a été consacrée à la politique, il y a consacré son temps, son esprit et ne pouvait plus concevoir de vivre en dehors d’elle.

Moi qui ai publié en 2011 un livre sur son pèlerinage oriental de 1965 où il se consacre à la question palestinienne et au sort du monde arabe, toujours en conflit permanent, en lutte, je ne peux que penser au grand bien qu’il apporta à son pays et à l’esprit d’initiative et de coopération dont a été, dans tout le monde arabe, un pionnier. Il a osé dire, concernant la question palestinienne, ce qu’aucun chef d’État de l’époque n’avait osé affirmer, et je pense ici à Nasser, homme charismatique, mais aussi démagogue, d’où ses faiblesses.

 Bourguiba et la Francophonie

Il ne s’agit pas là de l’histoire de quelques discours prononcés à l’occasion, dont j’avais analysé en long et en large, au moindre détail du texte aussi, mais d’une véritable vocation. Bourguiba avait réellement cette force génératrice de reliances entre les peuples. Senghor l’avait vu tout de suite, lorsqu’il le rencontra en France en 1955 alors qu’il était en résidence surveillée. Il rapporte cela en ces termes : « l’idée m’est venue, je crois en 1955, lorsque, secrétaire d’État à la présidence du Conseil dans le gouvernement Edgar Faure, j’étais chargé de la révision du titre VIII de la constitution, relatif aux départements, territoires d’outre-mer et Protectorats. J’eu, alors, l’occasion de m’en entretenir avec Habib Bourguiba, qui était en résidence surveillée en France. C’est de là que datent notre amitié et notre coopération. Il s’agissait, comme je l’ai dit en son temps, d’élaborer, puis d’édifier ensemble un « Commonwealth à la française »[1]  
C’est en ces temps-là que murissait le projet francophone, entre deux hommes formés par la France, doués d’une force morale que rien ne pouvait ébranler, vivant dans l’espoir d’un monde fraternel et humaniste. Le poète et l’avocat, hommes politiques de surcroît, ont échangé des points de vue et se sont appréciés l’un l’autre. Ils parlèrent de ce projet de la Francophonie qui leur semblait encore une belle utopie alors que leurs pays respectifs n’étaient même pas encore libérés du joug colonial. Peu après leurs indépendances, ils se retrouvèrent pour accomplir l’unité par laquelle il fallait construire une Afrique nouvelle, et promouvoir des hommes et des femmes capables de penser l’humanisme après avoir vécu la rage d’en avoir été démunis.
La Francophonie fut d’abord cette capacité de dépasser sa rancune afin d’édifier un monde pacifique et éternellement construit sur un progrès positif. Leurs vœux étaient bien communs et leurs formations divergentes les avaient réunis. C’est sans doute pour cette raison qu’ils ont tout deux parlé d’unité dans la diversité en ce qui concerne la Francophonie, d’un « Commonwealth français », de l’altérité qui est à la fois accord et diversité.

L’altérité, entre diversité et unicité

L’altérité et l’unicité sont à la fois reliées et étrangères l’une à l’autre. Au fond de toute unicité, il y a de la diversité ; dans toute diversité l’unicité est fondamentale.
Les conflits humains sont, paradoxalement, le signe de la recherche d’unicité au-delà de la diversité et cette dernière est elle-même génératrice, à la fois de conflits, c’est-à-dire de crises (guerres et conflits de toutes sortes..), et créatrices de situations nouvelles où les données sont encore plus divergentes.
Pour Bourguiba, la Francophonie est justement ce rapport par lequel se joue l’altérité entre diversité et unicité. Tout en partant d’une base qui est la langue-culture tunisienne, elle-même enrichie d’une dimension arabe, on arrive à réaliser des liens indéfectibles avec l’univers français, lui aussi conçu comme une passerelle vers d’autres corrélations avec d’autres peuples et d’autres civilisations. C’est en partant de cette « jeunesse toujours renouvelée » que le tribun, notamment à  l’Université de Montréal le 11 mai 1968, évoque la relation organique qu’elle entretient avec l’Université  tunisienne  et leur lien avec celle fréquentée entre 1924 et 1927 à Paris. Ainsi, au-delà des diversités apparentes, il y a toujours unicité.

Le français fut introduit en Tunisie, au Collège Sadiki, par le ministère de Kheireddine. Cet homme d’État Turc maniait admirablement le turc autant que le tunisien, le français et l’arabe[2]. De telles ouvertures au monde sont hélas l’œuvre de responsables politiques s’exprimant à la perfection dans plusieurs langues. Un acquis qui les ouvre à une large culture leur permettant de penser des liens entre les civilisations dans la complexité.

L’altérité, loin de naître d’un simple sentiment de différence, est surtout le fait d’être soi-même comme un autre, une étape fondamentale pour un transculturalisme qu’ont connu les Tunisiens depuis l’Antiquité.
La dimension francophone d’une infinie richesse est l’autre face de la latinité vécue avec l’Empire romain et dans lequel il y avait déjà des substrats culturels puniques, berbères, grecs, arabes, espagnol, vandales, pour ne citer que ceux-là. S’ils furent bien intégrés par la culture tunisienne, c’est parce que la position géographique du pays ouverte sur la méditerranée et le commerce extérieur, lui ont de tout temps conféré une place de choix dans les contacts avec le monde. La Francophonie est dans ce cadre bien à sa place, elle ne peut que s’y épanouir de diversité et d’harmonie. De tels liens d’unicité et de diversité dans l’altérité nourrissent perpétuellement la vie des langues-cultures en leur accordant présence et élargissement. Les différences ne sont donc plus conçues comme des obstacles, mais comme le point de départ pour une meilleure compréhension d’autrui.

Dans les discours de Bourguiba, la question de l’autre est finalement posée en permanence. En replaçant la Francophonie dans l’Universel, Bourguiba illustre admirablement l’esprit d’un univers complexe où les hommes ne sont pas uniquement séparés par des conflits permanents, mais aussi et tout autant, faisant partie d’un univers uni et pacifique. La Francophonie est donc aussi, pour lui, un espace de reconnaissance mutuelle où tous se retrouvent pour parler le même langage et réfléchir à des valeurs communes. Une telle éthique de la Francophonie, inscrite dans le progrès et le respect des divergences, ne pourra souffrir l’immuabilité et les lois catégoriques en un lieu, un temps. En effet, elle s’inscrit toujours et partout dans un combat livré, pour toujours réaffirmer la dimension de paix qu’elle incarne. Aussi souligne-t-il, avec le recul nécessaire que cela implique, cette idée de familiarité de la langue française pour les Tunisiens bien avant l’établissement du Protectorat en 1881 : « Il ne me semble pas que, tout au long des soixante-quinze ans qu’il (le Protectorat) a duré, la langue française soit apparue comme l’instrument de la domination qu’il nous fallait subir »[3].
La reconnaissance d’une telle amitié est justement un gage de paix entre deux pays qui ont connu des périodes de conflits. Il se trouve subséquemment que le rapport complexe de concordance et de discordance a de tout temps été traversé de part et d’autre par l’admiration et / ou l’indifférence pour la culture et la langue de chacune des deux parties : pour le colonisé, la maîtrise de la langue-culture du colonisateur est un moyen efficace pour combattre l’injustice car elle est humaniste au plus profond d’elle-même ; pour le Français de Tunisie, la connaissance de la langue-culture tunisienne lui permet d’appréhender l’espace dans lequel il vit, et de l’apprécier. Pour Bourguiba, « langue des philosophes de la liberté, le français allait constituer en outre pour [les Tunisiens], à côté de l’arabe, un puissant moyen de contestation et de rencontre ». La maîtrise de l’arabe et du français a légitimé l’usage de ces deux langues, « toujours d’ailleurs de façon hasardeuse » par le tribun, comme par d’autres intellectuels de son époque et à égalité au cours de leur lutte. La place de choix donnée au français comme une langue de révolution, pour le combattant qu’il fut, lui permet de se faire entendre par le reste du monde : « c’est à travers l’usage de la langue française que nous avons pu faire entendre la voix de la Tunisie dans le concert des nations.. »[4].

L’ensemble des discours de Bourguiba sur la Francophonie forme un grand Texte porteur d’une pensée élaborée dans le temps et dans l’espace, au fur et à mesure d’une avancée intellectuelle s’ouvrant rapidement à l’humanisme et donc à l’universel, donc de plus en plus marquée par une Ethique transcendant les blocages identitaires, les certitudes toutes faites et même les spiritualités à tendance communautariste.  Il circule dans la pensée bourguibienne un air frais et pur dépouillé de toute forme d’intolérance ou de prosélytisme. On découvre ainsi une langue d’une remarquable pureté, parfois plus poétiquement percutante que celle de Senghor et peut-être même plus convaincante dans la mesure où le passé historique de l’auteur exclut toute idée de complaisance.

Tunisien, Bourguiba l’est totalement, mais, quand il replace la Tunisie dans le contexte mondial de son temps, il semble avoir déjà lu et intériorisé, 40 ans avant qu’elle ait été écrite, l’Ethique d’Edgar Morin. Il est ainsi un précurseur qui, mieux encore que Senghor ou Césaire, a senti la nécessité de mettre un bémol aux certitudes historiques. Sa philosophie, symbiose d’islam, de christianisme et de gandhisme, est irisée de militantisme et de compassion, d’arabisme et de francité, de fierté et d’humilité. Il est beau, il séduit, il agace, il assène, il provoque, il convainc ; c’est un tribun, une sorte de Protée négociateur et séducteur, tragédien et homme de cœur,  moraliste et batteur d’estrade ; il connaît toutes les ressources de l’art oratoire et sa vaste culture lui permet, en dominant  son sujet et ses contemporains de la tête et des épaules, d’enthousiasmer tous ses auditoires.

En ce jour où la Tunisie toute entière, à part ses barbus qui ne l’ont jamais connu, lui rend hommage, je rappelle ici cet extrait de son Discours de Montréal de 1968, où il éblouit par son ouverture d’esprit et son éloquence naturelle : « Il me plaît de reconnaître enfin que le fait francophone constitue chez vous, comme il ne cesse de l’être pour nous, un facteur de rencontres. Loin de porter au repliement, il favorise l’insertion dans le monde lui-même projeté à la pointe du progrès ». 
Ce n’est qu’en lisant Bourguiba que l’on se rendra compte de la grandeur d’une pensée profondément humaniste, résolument révolutionnaire, visionnaire et  « perfectible à l’infini » comme sa conception de l'homme. Sa pensée étant d’actualité, il appartient au peuple tunisien de la perfectionner et d’en faire bon usage pour construire une Tunisie encore plus moderne, fidèle à son histoire et aux rivages qui l’ont nourrie de leurs eaux fécondes. 

[1] L.S. Senghor. 1993. « La Francophonie et le français » Discours de réception de l’Académie des Sciences d’Outre-mer, 2 octobre 1981. In Liberté 5, Le dialogue des cultures pp. 133-144. Editions du Seuil. Paris.
[2] Kheireddine avait rédigé ses Mémoires en français et en arabe.
[3] Discours de Montréal, mai 1968.
[4] Bourguiba, Idem.